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Samir Amghar "Pour les Etats-Unis, les islamistes sont-ils devenus des Frères ?"

Avec ce prémier article le Professeur Samir Amghar nous mène à mieux connaître le monde arabe et islamique. La connaisance, donc, comme anticipation de la compréhension. Sourtout dans une période aussi complexe telle quelle on vit au présent.

par Emanuele G. - jeudi 6 novembre 2014 - 2051 letture

Spécialiste de l’islam contemporain, Diplôme de droit, de science politique et d’arabe, Samir Amghar est docteur en sociologie. Après avoir été analyste politique au ministère de la défense française, il est actuellement chercheur au Centre d’études sur les Langues, les Arts et les Traditions de l’université du Québec a Chicoutimi. Il est l’auteur de Salafisme d’aujourd’hui (Michalon, 2011), des Islamistes au défi du pouvoir (Michalon, 2012) et de Islam militant en Europe (Infolio, 2013).

Alors que les États-Unis sont presque unanimement critiqués par l’opinion publique arabe, l’administration américaine a opté depuis de nombreuses années pour une politique d’ouverture à l’égard des représentants de l’islam politique au Maghreb[1]. Aussi surprenant que cela puisse paraître, les relations entre les États-Unis et les islamistes sont anciennes. Elles datent des années 1950, époque durant laquelle Saïd Ramadan, le gendre du fondateur de la confrérie des Frères musulmans, Hassan al-Banna, se rapproche des États-Unis qui voient en les Frères musulmans un contrepoids utile à Nasser, allié de l’Union Soviétique. Durant les années 1990, les Américains accueillent Anouar Haddam, l’un des leaders du parti islamiste algérien, le Front islamique du salut. Bien qu’ils aient toujours affiché une certaine méfiance envers les islamistes, ils ont entretenu avec eux des relations, via une diplomatie parallèle. De la même manière, les islamistes maghrébins ont toujours tenté de maintenir les liens, en dépit de leur critique virulente des États-Unis. La politique sécuritaire fondée sur la lutte contre le terrorisme islamique mise en place après les attentats du 11 septembre 2001 n’a pas empêché les Américains de maintenir officieusement des contacts avec certains islamistes. Jusqu’alors discrètes, les relations entre islamistes maghrébins et Américains semblent s’intensifier depuis le début des révoltes arabes.

1. LE PARADIGME ISLAMISTE DES AMÉRICAINS

Au lendemain des attentats du 11 septembre 2001, les Etats-Unis adoptent une stratégie à double volet : d’une part, ils s’attaquent au terrorisme dans le monde arabe (le National Strategy for Combatting Terrorism), d’autre part, ils mènent une politique de soutien à la démocratisation (le Muslim World Outreach et le Middle East Partnership Initiative), considérant que la fermeture du champ politique de la région pousse à la radicalisation des populations. Pour les conservateurs, cette démocratisation devait s’effectuer y compris à travers l’action militaire et la projection de force sur des terrains arabo-islamiques, pour y installer des gouvernements non hostiles aux États-Unis. Les démocrates, quant à eux, estimaient que cette démocratisation devait répondre à « une aspiration des peuples ». Mais les deux visions se fondent sur la même hypothèse : l’ouverture du champ politique des pays de la région conduira inéluctablement à la victoire des islamistes – une analyse qui sera confirmée par les succès électoraux des islamistes en Tunisie, au Maroc et en Egypte en 2011.

Au lieu de combattre tous les mouvements islamiques, l’idée défendue dans certains milieux de l’administration américaine vise en effet à coopter les plus « modérés », pour éviter une répétition du scénario iranien et voir cette région basculer dans le terrorisme, d’autant qu’une alliance avec les islamistes maghrébins est perçue comme un contrepoids efficace au jihadisme. In fine, l’objectif est de garantir la stabilité de cette région à long terme en la dotant de gouvernements légitimes aux yeux des populations. Au Maroc, l’assurance d’un succès électoral du Parti de la justice et du développement (PJD) aux élections législatives de 2007 a ainsi amené Washington à soutenir le parti islamiste après les attentats de Casablanca du 16 mai 2003, alors que la classe politique marocaine réclamait sa dissolution. Les autorités américaines avaient justifié leur soutien au motif que cette interdiction risquait de pousser vers la clandestinité et la radicalisation une structure pourtant connue pour sa « modération ». En échange, le PJD ne manqua pas d’encourager les perspectives de coopération économique entre Rabat et Washington.

La stratégie de rapprochement avec certains islamistes algériens, marocains et tunisiens a eu aussi pour objectif d’améliorer l’image et la réputation des États-Unis auprès de l’opinion arabe, afin de diminuer les risques d’être à nouveau considérés comme l’ennemi de l’islam. Si les relations entre les régimes maghrébins et les États-Unis sont excellentes, l’anti-américanisme au sein de certains segments des populations maghrébines dont ne fait aucun doute. Certes, le gouvernement américain aurait préféré l’arrivée des forces « progressistes » (laïques, libérales…). Mais, en réalité, le choix n’est plus entre laïcs libéraux et islamistes, mais entre les islamistes dits modérés et les islamistes radicaux. Plus prosaïquement, l’administration américaine est beaucoup plus inquiète de la popularité d’un Hezbollah ou d’un Hamas, en raison de ce que les Américains considèrent comme leur dimension terroriste, que d’un mouvement comme Al ‘Adl wal-Ihsan (Justice et Bienfaisance), qui tient un discours comparativement beaucoup moins inquiétant. C’est cette nouvelle approche qui a conduit les Américains à nouer des contacts secrets, par divers canaux, avec les leaders islamistes en exil en Europe et ailleurs pour en faire de futurs alliés et préparer l’avenir dans l’hypothèse de leur arrivée au pouvoir.

2. UNE DIPLOMATIE INFORMELLE QUI VISE À PRÉPARER LE TERRAIN

Jusqu’en 2011, le dialogue avec les islamistes était informel et ne prenait pas place au sein de structures institutionnalisées. Ce rapprochement prenait la forme de relations semi-diplomatiques, à travers des réseaux politiques alternatifs et des milieux universitaires et intellectuels (think tank, fondations, universités…). Le PJD a été ainsi invité à intervenir en mai 2006 par le Carnegie Endowment for International Peace sur le thème « Un parti islamique relève le défi de la démocratie et du développement »[2]. Via le Centre for the Study of Islam and Democracy (CSID), un think thank fondé par un nahdawî, Redwan Masmoudi, les islamistes d’Ennahdha ont eux aussi participé à de nombreuses conférences organisées par des fondations privées. En 2006, Hamadi Jebali, alors responsable d’Ennahdha, a rendu visite à Joe Libermann, ainsi qu’à deux anciens candidats aux présidentielles, le républicain John Mc Cain et le démocrate John Kerry.

Auparavant, il avait pu se rendre au Département d’État pour s’entretenir avec Margaret Nardi, directrice de l’Office of Maghreb Affairs. L’ancien président du parti islamiste algérien, le Mouvement de la Société et la paix (MSP), Aboujdera Soltani, a été, pour sa part, régulièrement reçu par le National Security Council et des représentants du Congrès américain. En Algérie, des « workshops » pour militants islamistes ont été organisés. Une représentation du National Democratic Institute a été ouverte à Alger en 2003 afin de faciliter les programmes de formations, rencontres et consultations avec les acteurs islamistes.

Impulsée par l’administration Bush, cette diplomatie parallèle a été poursuivie en 2008 par Barack Obama, qui voyait dans les islamistes maghrébins, un moyen de compenser les difficultés qu’il rencontrait alors dans le monde musulman (Afghanistan, Irak, Libye…), en s’assurant d’une position avantageuse au Maghreb. Enfin, les États-Unis semblent vouloir pousser les islamistes maghrébins à normaliser également leurs relations avec Israël et tenter de les convaincre de la nécessité de contenir la poussée chiite dans le monde arabe[3].

Ces rencontres informelles ont eu pour objectif d’établir un dialogue politique. Pour les islamistes, il s’agissait de présenter leurs programmes souvent mal connus, d’apparaître comme des acteurs incontournables, de se doter d’une dimension internationale et d’expliquer que leurs perceptions des États-Unis avaient désormais changé. Pour les Américains, il s’agissait de s’informer de la situation politique intérieure, de connaître le point de vue des islamistes sur les questions impliquant les États-Unis dans le monde arabo-musulman (occupation américaine en Irak, intervention militaire en Afghanistan, conflit israélo-palestinien…). Ces rencontres s’effectuaient dans la plus grande discrétion. Pour les Américains, il ne fallait surtout pas froisser les régimes avec lesquels les relations bilatérales étaient excellentes. Quant aux islamistes, ils ne communiquaient pas sur le sujet, le risque étant d’être accusé de compromission avec le « grand Satan » par une partie de leur électorat, profondément anti-américain.

3. UN RAPPROCHEMENT QUI S’INSTITUTIONNALISE AU LENDEMAIN DES RÉVOLTES ARABES

La stratégie américaine de rapprochement diffère selon que les islamistes exercent le pouvoir ou sont dans l’opposition. Avec les islamistes tunisiens et marocains arrivés au pouvoir en 2011, les Etats-Unis ont aisément institutionnalisé leurs relations. Les rencontres s’organisent désormais à un niveau gouvernemental et ont pour objectif de renforcer les relations bilatérales, et pour les Américains de préserver leurs intérêts dans les deux pays. En 2012, le ministre islamiste marocain des Affaires étrangères, Saadedine Othmani, a eu un dialogue stratégique avec Hillary Clinton.

Lors de sa tournée maghrébine en février 2013, elle s’est entretenue avec les Premiers ministres islamistes membres d’Ennahdha et du PJD. A cette occasion, elle avait déclaré que l’islam politique n’était pas incompatible avec la démocratie, confirmant en creux la poursuite de la politique de soutien aux islamistes. En mai 2013, Rachid Ghannouchi[4] qui n’a pourtant aucune responsabilité au sein du gouvernement tunisien, a rencontré le Vice-Secrétaire d’État Bill Burns et le Conseiller adjoint à la sécurité nationale pour la communication stratégique, Ben Rhodes. La mise en place d’un dialogue institutionnalisé peut aller jusqu’à rencontrer des jihadistes « repentis » comme avec Abdelhakim Belhadj en Libye ou lorsque, le numéro trois de l’ambassade américaine au Maroc a rencontré, en 2011, Mohamed Fizazi, l’un des théoriciens des attentats de Casablanca de 2003.

Même si les États-Unis entretiennent des relations avec les forces progressistes tunisiennes et marocaines qu’ils soutiennent par ailleurs, ils les considèrent divisées et incapables de constituer une alternative aux islamistes, alors qu’ils constatent que le PJD et Ennahdha sont les forces politiques les plus puissantes et les mieux organisées aujourd’hui. De manière pragmatique, les Américains pensent que, compte tenu de la légitimité populaire des islamistes, ces derniers sont les mieux à même pour poursuivre la transition démocratique en Tunisie et au Maroc. Pour les islamistes tunisiens aujourd’hui au pouvoir (mais également marocains), l’enjeu est dès lors de renégocier à la hausse l’aide américaine, vitale pour renouer avec la stabilité, et in fine consolider leur légitimité. En avril 2012, un accord entre les États-Unis et la Tunisie a été signé permettant à Tunis de bénéficier de la garantie de l’État américain afin d’emprunter sur les marchés internationaux. Ils ont également accordé leur soutien économique au gouvernement marocain d’Abdallah Benkirane.

Lorsque les islamistes sont dans l’opposition comme c’est le cas avec le Mouvement pour la Société et la paix (MSP) et Justice et Bienfaisance, le cadre des rencontres reste à un niveau infra-gouvernemental, diplomatique ou à travers des réseaux universitaires et intellectuels comme avant les révoltes arabes. En mai 2013, Robert Ford, ancien ambassadeur des États-Unis à Alger, et une délégation du National Democratic Institute ont été les invités officiels du dernier congrès du parti islamiste, le Mouvement pour la Société et la Paix (MSP), qui a vu Abderrezak Mokri être élu à sa tête. Tout comme Rachid Ghannouchi, celui-ci a développé un tropisme anglo-saxon.

Anglophone ayant réalisé une partie de son cursus universitaire aux États-Unis (de 1982 à 1985), il aura sans doute à cœur d’intensifier les relations avec les Américains pour les mettre à niveau de ses homologues marocain et tunisien.

—oOo—

S’il est encore trop tôt pour affirmer que cette politique de rapprochement aura des impacts stratégiques profitables aux Etats-Unis, l’administration américaine a néanmoins pu bénéficier d’un a priori positif auprès d’acteurs politiques qui les honnissaient encore il y a une décennie. Le dialogue avec les islamistes marque l’intérêt stratégique que les Américains portent aujourd’hui à une région qu’ils considéraient jusqu’alors comme relevant de la zone d’influence de l’Europe[5]. Il est possible que ce rapprochement se traduise à terme par un rééquilibrage stratégique des pays du Maghreb en direction des Etats-Unis pour faire pendant à une Europe encore prédominante. Conscientes de l’intérêt qu’elles pourraient tirer d’un rapprochement avec les islamistes maghrébins, certaines chancelleries occidentales (Grande-Bretagne, Allemagne, Suède…) ont imité les Etats-Unis en la matière.

Notes :

[1] Nous désignons par là les groupes fondés sur une vision précise du politique, défendant un projet politique (et non une utopie messianique), organisés en mouvement social ou en parti politique, recourant à des activités et des démarches proprement politiques (participation à des élections, manifestations, pétitions…), et agissant dans un cadre politique territorialisé (l’État) et institutionnalisé. À ce titre, le jihadisme (al-Qaïda, Groupe salafiste de prédication et de combat, Groupes islamiques armés, Takfir wa-l Hijra…) et les mouvements missionnaires (Tabligh, wahhabisme…) ne relèvent pas de notre définition de l’islam politique, bien qu’ils partagent un fond idéologique et religieux commun.

[2] Au Maroc, le PJD a bénéficié de programmes de « training », destinés par ailleurs à l’ensemble des partis politiques marocains. Nadia Yassine, du mouvement Al ‘Adl wal-Ihsan (Justice et Bienfaisance) avait également pu bénéficier du soutien américain lors de l’affaire qui l’opposait à la Monarchie, dont elle avait remis en cause l’existence au Maroc au début des années 2000.

[3] C’est sans doute dans ce cadre qu’il faut analyser l’invitation faite à Rachid Ghannouchi en décembre 2011 par le Washington Institute for Near East Policy (WINEP), dont le directeur est Martin Indyk[3] qui fut par ailleurs le responsable de recherche à l’American Israel Public Affairs Committee (AIPAC).

[4] Réfugié en Grande-Bretagne depuis les années 1990, Rachid Ghannouchi entretient d’excellentes relations avec les autorités britanniques.

[5] « Le Maghreb compte » titrait un rapport de 2009, signé par un certain nombre d’universitaires et de diplomates américains dont l’ancienne secrétaire d’Etat Madelaine Albright.


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