La transformation neoliberale des groupes islamistes


L’islam politique se nourrit de son environnement politique, social et économique. Avec la chute du mur de Berlin en 1989 et le déclin de l’influence du communisme dans le monde arabe, les islamistes se sont peu à peu ralliés et convertis aux valeurs de l’économie néolibérale.

Entretien avec Samir Amghar


di Emanuele G. pubblicato il 10 maggio 2021

Il y a quelques semaines, nous avions déjà parlé du dernier ouvrage de Samir Amghar. L’occasion était importante pour réaliser un nouveau entretien avec cet auteur qui depuis des années, aide avec plaisir notre site, à mieux comprendre le monde arabe et islamique. Cette fois-ci, il nous parle des orientations néolibérales en matière économique des groupes islamistes

C’est un ouvrage collectif, pourquoi ?

« Mon collègue Francesco et moi-même avons estimé qu’il serait intéressant de solliciter les expertises de personnes connaissant les pays et les partis politiques que l’on voulait étudier. Nous ne sommes pas des spécialistes de pays comme l’Egypte, le Liban ou encore la Jordanie. Il nous fallait des personnes connaissant ces pays et ayant déjà fait du terrain dans ces parties du monde. La valeur empirique de l’étude doit être soulignée. »

Quel est l’objectif scientifique de cet ouvrage ?

« Mon collègue Francesco Cavatorta est un spécialiste de l’islam politique en Tunisie et moi de l’Algérie. Nous voulions écrire quelque chose de nouveau sur l’islamisme politique. Nous voulions renouveler les études portant sur le sujet en évitant de parler d’idéologie, de double discours et des stratégies de mobilisation politiques. Ainsi, l’idée était de rendre compte un angle mort de la recherche en nous intéressant au politiques économiques des islamistes et des Salafistes et à leur appétence pour le libéralisme économique. »

L’ouvrage nous fait comprendre comment les groupes islamistes sont passé d’une idéologie marxiste en rapport a l’économie a une plutôt axée sur le neo-liberisme….

« Effectivement, les islamistes s’opposent ontologiquement à la lutte des classes. En effet, pour eux, la société n’est pas muée par une opposition entre la classe ouvrière qui vend sa force de travail et les classes dominantes, propriétaires des moyens de production, mais plutôt par des croyants composant la communauté de croyants, unis dans la même adoration d’Allah. C’est pourquoi, même si les islamistes défendaient la justice sociale dans les années 1970 avec un discours marxisant, ils portaient en eux déjà les germes du capitalisme. Celui-ci va prendre une grande place chez les islamistes à partir des années 1990. Pour le dire simplement, les islamistes sont composés, d’un point de vue sociologique, de la bourgeoisie pieuse ou de la classe commerçante conservatrice. Dès lors, pas étonnant qu’ils défendent la libre-entreprise et l’entreprenariat. Pour les Islamistes les problèmes socio-économiques du monde arabe ne sont pas dus aux politiques néolibérales de trois dernières décennies mais a leur mauvaise application de la part des gouvernements autoritaires – corrompus – au pouvoir. »

Dans l’ouvrage vous individuez trois étapes…. Voulez-nous les récapituler ?

« Au début des années 1960, les islamistes étaient fortement marqués par le marxisme et le socialisme. C’est pourquoi, nombre d’entre eux ont tenté de montrer que l’islam défendait la justice sociale et les opprimés. A partir de la chute du communisme, on assiste à une conversion des islamistes au capitalisme. Ils prônent la libéralisation économique, la propriété privée, se range souvent du côté des patrons, etc. Et la troisième étape repose sur l’idée que les islamistes mettent en avant les valeurs du capitalisme, mais également toutes les valeurs afférentes à celui-ci : l’individualisme, la réussite professionnelle, la marchandisation du savoir, l’accomplissement de soi, l’argent comme valeur cardinale… »

Pourquoi cette transformation ?

« L’islam politique se nourrit de son environnement politique, social et économique. Avec la chute du mur de Berlin en 1989 et le déclin de l’influence du communisme dans le monde arabe, les islamistes se sont peu à peu ralliés et convertis aux valeurs de l’économie néolibérale. D’un point de vue économique, les islamistes ont plus de point commun avec le Parti Républicain américain ou les droites libérales européennes que les partis socio-démocrates français ou italien. »

Bien sure il-y-a des differences. Le groupes salafis sont plus orthodoxes, tandis que Hezbollah sont totalement neo-libéraux.

« Les partis Salafistes ont un discours économique très contradictoire et peu développé, qui se nourrit de plusieurs cadres économiques différents qui vont du néo-libéralisme a la social-démocratie. Ces contradictions sont le produit d’une descente dans l’arène politique très recente qui les force a essayer de tenir un discours attirant pour tous les secteurs de la société. Ce qui est quand même certain est leur attachement au marche’. Les partis Islamistes ont un discours plus cohérent et des préférences plus claires en terme de politique économique. Ils sont dans l’arène politique et depuis plus longtemps que les salafistes. En plus, d’un point de vue doctrinale, les salafistes sont plus conservateurs que le Hezbollah. Ils sont moins ouverts à une interprétation de l’islam ou encore à une lecture contextualisée du Coran. Pour autant, ils se retrouvent sur la même lecture des réalités économiques. »

Est-il possible pour un islamiste pouvoir devenir un entrepreneur….c’est a dire utiliser de l’argent ?

« Il n’y a aucun problème avec cela. Chez les islamistes, ce n’est pas seulement« In God, we trust », mais également In Gold, we trust ». Ils défendent ce que le chercheur suisse Patrick Haenni appelle l’islam de marché. Les islamistes vantent les mérites de l’argent et comme le montre très bien notre collègue tunisienne Maryam Ben Salam, les islamistes tunisiennes aiment à rappeler que Dieu aime les gens riches. »

On croyez que le « printemps arabe » aurait porté un diffus laïcisme, mais en réalité a causé de l’explosion politique des partis islamistes….quelle est votre opinion a ce sujet ?

« Le printemps arabe a permis aux différentes formes d’islam politique dont beaucoup étaient interdites, de prendre une forme de centralité dans la vie politique. Ils sont devenus des forces politiques de première importance, car ils ont réussi à combler un vide politique en se présentant et en réussissant à incarner la voix des opprimés, des exclus, des outsiders, des dominés. En plus n’ayant jamais eu des responsabilité gouvernementales ils avaient une certaine pureté politique et une crédibilité attirantes pour les électeurs surtout pour leur capacité supposée de gérer l’économie, comme le montre Khalil al-Anani dans son étude sur les Frères Musulmans en Egypte . »

En se basant sur les conclusions de l’ouvrage de quelle façon la situation en Moyer-Orient évoluera ?

« Depuis les révoltes arabes, les islamistes sont au pouvoir ou participent à des coalitions gouvernementales au Maroc, en Tunisie, en Turquie. Ils exercent le pouvoir et par conséquent, il se banalisent et deviennent, à notre sens des partis politiques comme les autres. Ils perdent de leur exception islamiste. De plus, au pouvoir depuis de nombreuses années, ils connaissent une forme d’usure du pouvoir. Ce sont des partis comme les autres. Ils connaissent les mêmes difficultés, les mêmes problèmes et sont souvent pris dans des affaires de corruption. Les électeurs voient les choses de la même manière et punissent ou récompensent les partis islamistes sur leur performance dans les institutions et non pas sur leur attachement a la doctrine religieuse. »

- On a publié de Samir Amghar les articles suivants:

Notizie dal Fonte Sud: La crisi della Fratellanza Musulmana in Europa (parte quinta) (intervista);

Samir Amghar "Pour les Etats-Unis, les islamistes sont-ils devenus des Frères ?" (articolo di Samir Amghar);

Samir Amghar "Les limites de la stratégie répressive de lutte contre le jihadisme" (articolo di Samir Amghar);

Samir Amghar “Le Salafisme d’Aujourd’hui – Mouvement Sectaires en Occident” (Michalon) (recensione);

AA.VV. a cura di Samir Amghar “Les Islamistes au Defi du Pouvoir” (Michalon) (recensione);

A la decouvert de la galaxie du Salafisme (intervista)

Politics & Religion Volume 13 - Issue 4 - December 2020

L’Europe au defi des islamistes (intervista).

- La photo de la devanture du livre de Rodolfo Graziani "Fronte Sud" a été prise du site http://i.ebayimg.com.

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